Simenon et Maigret

En 1963, l'écrivain et journaliste Roger Stéphane interviewe Simenon pour une émission de la série "Portrait Souvenir", diffusée sur les antennes de l'ORTF. Les propos échangés lors de cette émission ont été recueillis dans un livre publié aux éditions Taillandier. Simenon y parle de son enfance, de son écriture, de son rapport au monde, et bien sûr de Maigret.
J'aimerais vous présenter ici quelques extraits de ce livre, qui sont intéressants pour découvrir la vision qu'a Simenon de son personnage, en dehors des romans où il raconte ses enquêtes.

 

Roger Stéphane pose la question à Simenon: comment doit s'y prendre un acteur pour jouer Maigret ?:
Eh bien ! Ecoutez, c'est assez difficile de vous dire ça. Je l'ai fait avec plusieurs acteurs, enfin j'ai essayé. J'ai d'abord essayé de leur donner le rythme; puis de leur expliquer que Maigret n'a pas l'air intelligent. Maigret n'est pas un homme intelligent. C'est un intuitif. Pas du tout celui qui a le regard aigu et qui voit immédiatement le petit détail. Je dirai même que, dans les tout premiers romans, il avait presque l'air bovin.
C'était un type énorme, un peu pachyderme, qui se promenait, qui reniflait, qui tâtonnait et il a continué comme cela d'ailleurs plus ou moins. Autrement dit, c'est l'intuitif qui, extérieurement, n'a rien de malin. C'est ce qui, je crois, impressionne le plus les criminels parce qu'ils n'ont pas le sentiment qu'ils vont trouver le biais, le moyen de le tromper, vous comprenez ce que je veux dire ? Lorsque vous avez devant vous un monsieur qui ne réagit pas, un monsieur qui vous regarde lourdement avec l'air de s'embêter, qui fume sa pipe et semble vous considérer comme un insecte, c'est très difficile de réagir. Voilà une première image de Maigret. Autrement dit, un homme très ordinaire en apparence, d'une intelligence ordinaire aussi, d'une culture moyenne, mais qui sait renifler les gens, renifler l'intérieur des gens. [...]
Lorsque Maigret arrive sur les lieux d'un crime, comment agit-il ? Vous le voyez généralement aller d'une pièce à l'autre, ouvrir un tiroir ou une poubelle, se promener, mais pas avec l'air de dire: Ah ! voici un indice... Pas du tout. Il a l'air de penser à autre chose. De même lorsqu'il questionne un suspect, il ne le fait pas à la façon d'un juge d'instruction. Il le regarde. Il grogne: Eh oui ! vous avez l'air d'un brave type. Attendez, vous ne voulez pas un cigarette ? L'autre prend la cigarette. En somme, ça a dû vous embêter d'habiter cette maison-là, surtout avec une femme comme celle que vous aviez. Ça ne devait pas être drôle, hein ? Et petit à petit, de fil en aiguille, il finit par avoir les réactions du bonhomme.
Roger Stéphane interroge Simenon sur les goûts culinaires de Maigret:
Il boit assez bien, oui. Ça tient peut-être à ce que, à l'époque où j'écrivais les premiers Maigret, je buvais assez bien moi-même. Par la suite, je pouvais me changer, moi, mais changer Maigret était difficile, à moins de lui donner une maladie de foie. [...]
Il aime beaucoup manger, surtout des plats simples, ce que j'appellerai des plats peuple. Il adore le ragoût; le fricandeau à l'oseille est un de ses plats préférés. C'est presque un plat de concierge, n'est-ce pas ? Celui qui mijote dans les loges. Il ne résistera pas à une andouillette pommes frites, comme moi, car il a à peu près mes goûts.
A propos du métier de policier tel que le pratique Maigret:
Maigret, lui, fait encore partie de cette police qui a débuté dans la rue. On commençait par faire de la voie publique pendant trois ans. Ensuite, c'étaient les gares. Ensuite, les grands magasins, les métros, les filles publiques. Je ne sais pas si vous imaginez la somme de connaissance humaine que cela donnait après dix ou quinze ans ! Vous connaissiez vraiment votre Paris, silhouette par silhouette. Vous connaissiez l'âme de Paris.
Roger Stéphane: "Vous vous êtes déjà aperçu qu'il y a un certain nombre d'invraisemblances dans le personnage de Maigret ? Il commence sa carrière avant la guerre de 1914; vous lui faites faire des enquêtes après la seconde guerre mondiale. Il devrait être depuis longtemps à la retraite..."
Oui, mais c'est une fiction admise, n'est-ce pas ? Maigret a toujours à peu près le même âge. La différence est une différence de point de vue, car c'est moi qui ai changé. Lorsque j'ai créé Maigret, j'avais vingt-cinq ans, si je me souviens bien, et Maigret en avait quarante-cinq. Donc, pour moi, c'était un vieux monsieur... Quand je montrais cette espèce de pachyderme de quarante-cinq ans, j'imaginais que plus tard, beaucoup plus tard, je serais comme lui. Maigret était en dehors de ce que je pouvais sentir moi-même. Puis j'ai vieilli. Maigret a gardé ses quarante-cinq ou cinquante ans. Maintenant, j'en ai soixante. Maigret a toujours le même âge, de sorte que c'est moi qui ai vis-à-vis de lui une atitude quasi paternelle.
Sur l'écriture d'un roman, en particulier d'un Maigret:
Il faut que je passe par les mêmes angoisses que Maigret, et, comme lui, généralement au cinquième ou sixième chapitre, j'ai ce passage difficile; je me trouve devant trois, quatre, cinq solutions différentes, et je me demande laquelle est la bonne. Car il n'y en a qu'une bonne. C'est généralement le jour le plus difficile à passer, celui où la décision va emporter le reste du roman. [...]
Je ne m'identifie pas à Maigret. Je n'ai jamais imaginé que je ressemblais à Maigret. [Mais] je suis ses réactions et je les ai moi-même. Il est évident que si Maigret, à un moment donné, est assis à une terrasse en train de jouir d'un petit soleil et de la saveur d'un verre de bière, je partage son humeur... Mais je ne donne pas mes idées à Maigret... Quand Maigret exprime une idée quelconque, soit sur les criminels, soit sur n'importe quoi, ce n'est pas nécessairement la mienne. C'est celle que doit avoir logiquement un monsieur qui, depuis vingt-cinq ans, est commissaire à Paris...
Sur les occupations de Maigret lorsqu'il aura pris sa retraite:
Il y a des nouvelles que j'ai écrites sur cette époque, car à un moment donné je l'avais abandonné, puis j'ai écrit quelques nouvelles où Maigret était à Meung-sur-Loire, à la retraite. De temps en temps, il ne résistait pas, lorsqu'on lui téléphonait, soit du Quai des Orfèvres, soit un particulier, de faire une enquête, mais j'ai préféré le remettre dans son vrai cadre, dans son vrai bureau, où il est réellement chez lui et où il se sent à l'aise.

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