De l'art et la manière d'utiliser le sandwich...

 

Ingrédient essentiel de l'interrogatoire à la chansonnette, sustentation de base du commissaire au travail, denrée solide qui permet d'éponger les litres de bière ingurgités, le sandwich fait partie de la panoplie du commissaire, presque au même titre que son chapeau ou sa pipe… C'est la nourriture la plus souvent citée dans le corpus, plus souvent que les mythiques fricandeau à l'oseille, blanquette de veau et autre choucroute.
Le sandwich est la première nourriture mentionnée dans le corpus: dans Pietr le Letton, au chapitre 3, voici Maigret de retour au Quai des Orfèvres, après un tour à la Gare du Nord et au Majestic. Il demande à Jean, le garçon de bureau, de lui faire apporter de quoi se restaurer après avoir essuyé la tempête de novembre qui sévit sur Paris: "- Commande-moi des demis et des sandwichs. Pas de pain mie, hein!"
D'emblée, les conditions sont posées: sandwich oui, mais s'il vous plaît, croustillant et pas tout mou ! A quoi ce sandwich peut-il donc ressembler ? Est-ce déjà de la baguette, ou un bon pain bis bien épais ? Rien ne nous en est dit dans le corpus, et libre à chacun de l'imaginer…
Jean ayant exécuté la commande, voici que l'on entend "des bruits de pas et de verres entrechoqués derrière la porte" du bureau de Maigret. Torrence, qui a rejoint le commissaire, ouvre la porte, et on voit apparaître l'officiant qui sert le breuvage et la nourriture du rituel: "le garçon de la Brasserie Dauphine entra, posa sur la table un plateau supportant six demis et quatre sandwichs obèses." Voyant que Maigret n'est pas seul, il s'inquiète de savoir si le contenu du plateau suffira pour les deux hommes… Maigret, lui ayant répondu que "ça ira", se met à manger et à boire, "sans cesser de fumer"… le goût du tabac s'accorderait-il à celui du jambon ?...

 

Pietr le Letton, épisode de la série avec Jean Richard

 

Le sandwich est pour l'essentiel une "nourriture de bureau", que le commissaire consomme lorsqu'il est contraint de rester à la PJ, par exemple lorsqu'il attend le coup de téléphone du petit Albert dans Maigret et son mort: le commissaire décide de rester au bureau pendant la pause de midi, et il lance un coup de téléphone tout aussi traditionnel: "Maigret appela la Brasserie Dauphine au bout du fil. – Allô!... Joseph ?... Maigret… Tu peux m'apporter deux demis et des sandwiches ?... Pour un, oui".
Dans Un échec de Maigret, c'est une courte de scène des policiers au travail qui évoque les sandwiches:
"-
Que diriez-vous d'un verre de bière, les enfants ? Il y en avait encore pour des heures à éplucher chaque phrase des interrogatoires et, plus tard, on ferait monter des sandwiches."

 

Maigret voit rouge, d'après Maigret, Lognon et les gangsters, film avec Jean Gabin

 

Le sandwich, c'est aussi le repas "avalé vite fait", "sur le pouce", qu'on prend lorsqu'on n'a pas le temps de s'attabler longuement au restaurant pour savourer le plat du jour; par exemple, dans La nuit du carrefour, Maigret se prépare à affronter les événements de la nuit:
"Maigret pénétra dans la cuisine, où la femme de l'aubergiste préparait le repas du soir. Il avisa une terrine de pâté, coupa un gros quignon de pain et commanda:
- Une chopine de blanc, s'il vous plaît…
- Vous n'attendez pas le dîner ?
Il dévora sans répondre son monstrueux sandwich.Le brigadier l'observait avec une évidente envie de parler.
- Vous vous attendez à quelque chose d'important pour cette nuit, n'est-ce pas ?
- Heu!...
Mais pourquoi nier ? Ce repas debout ne sentait-il pas la veillée d'armes ?"

 

Mais le sandwich, c'est d'abord et surtout un ingrédient essentiel de l'interrogatoire policier. Par exemple, dans la nouvelle L'affaire du boulevard Beaumarchais, lors d'une longue nuit d'interrogatoire, on voit Maigret ouvrir la porte de son bureau: "Lucas!... appela Maigret, en cherchant les inspecteurs des yeux comme quelqu'un qui n'y voit plus très clair. Cours me chercher des sandwiches… Passe à la brasserie et fais monter des demis…" Voilà donc la clé de l'énigme: le sandwich que Maigret mâche, debout, en "larges bouchées", lui sert en fait à éclaircir le mystère, à faire parler la vérité, à "y voir clair"… Ou encore, dans la nouvelle Maigret et l'inspecteur malgracieux, à la fin de l'interrogatoire du Commodore, la scène est tout ce qu'il y a de plus classique: "Le bureau de Maigret, à la fin, ressemblait à un corps de garde, avec des verres vides, des assiettes de sandwiches sur la table, des cendres de pipe un peu partout sur le plancher et des papiers épars."

 

Maigret et l'inspecteur malgracieux, épisode de la série avec Gino Cervi

 

Partager sandwiches et bière, c'est comme partager "le pain et le vin", c'est entrer en communion avec l'homme qu'on interroge: on peut symboliquement l'inviter "à se mettre à table", comme Maigret le fait avec Prosper Donge dans Les caves du Majestic, Alfred Jorisse dans Maigret et l'homme du banc, Pierrot le musicien dans Maigret se trompe, ou Adrien Josset dans Une confidence de Maigret.
Dans Maigret et le clochard, la scène de l''interrogatoire de Jef Van Houtte est ponctuée par des repères incontournables:
"
Il était huit heures du soir quand ils entrèrent dans la cour de la P.J. Il n'y avait plus que de rares fenêtres éclairées, mais le vieux Joseph était encore à son poste. Dans le bureau des inspecteurs, trois ou quatre hommes seulement, parmi lesquels Lapointe qui tapait à la machine. – Tu feras monter des sandwiches et de la bière… - Pour combien de personnes ? – Pour deux… Non, pour trois, car j'aurai peut-être besoin de toi… Tu es libre ? – Oui, patron…"
"
Ces nuits-là, qui, huit fois sur dix, s'achevaient par des aveux, avaient fini par acquérir leurs règles, voire leurs traditions, comme les pièces de théâtre qui se jouent plusieurs centaines de fois. Les inspecteurs de garde dans les différents services avaient tout de suite compris ce qui se passait, comme le garçon de la brasserie Dauphine qui avait apporté les sandwiches et la bière."
"
A dix heures du soir, les trois témoins étaient partis et on avait apporté, de la brasserie Dauphine, un nouveau plateau de sandwiches et de demis."
"
Ce fut une de ses nuits les plus épuisantes. Deux fois, il passa dans le bureau voisin tandis que Lapointe prenait sa place. A la fin, il n'y avait plus de sandwiches, plus de bière".

 

Mais une autre technique d'interrogatoire consiste à manger devant le suspect, le faisant saliver jusqu'à ce qu'il craque, et ne lui offrant à boire et à manger que quand il s'est décidé à "cracher le morceau". C'est ce qui se passe par exemple avec l'interrogatoire d'Albert Falconi dans Maigret et la jeune morte: Maigret s'installe à son bureau, se met à manger placidement son sandwich et à boire sa bière devant Albert. Son attitude est telle qu'Albert finit par avouer le meurtre.

 

Scène d'interrogatoire dans le film Quai des Orfèvres

 

Le rituel "sandwiches et bière" fait tellement partie des interrogatoires qu'il arrive à Maigret de le reproduire aussi en dehors de son bureau: ainsi, dans La maison du juge, lors de la grande scène de l'interrogatoire de Marcel Airaud et Albert Forlacroix, le chapitre 9, intitulé La «chansonnette», s'ouvre ainsi:
"
Quelqu'un du Quai des Orfèvres, un Lucas ou un Janvier, n'aurait pas eu besoin d'observer longtemps Maigret pour comprendre. Même le dos qui était éloquent! […] Toujours est-il que, si on avait vu ce dos se profiler dans le long couloir de la Police Judiciaire et si Maigret avait, sans mot dire, introduit un homme dans son bureau, les inspecteurs se seraient regardés.
- Hum!... Voilà un témoin qui sait quand il entre…
Et c'est sans étonnement que, deux ou trois heures plus tard, on aurait vu le garçon de la Brasserie Dauphine apporter des sandwiches et de la bière."
Dans Maigret à New York, dans une enquête que le commissaire, à la retraite, mène bien loin de son ancien bureau parisien, il retrouve aussi le souvenir du rituel: ayant convoqué Parson, Little John et Mac Gill dans sa chambre d'hôtel, pour les rendre témoins du coup de téléphone qu'il va passer à Daumale, il installe le décor: il commande du whisky, puis "Sur le point de raccrocher, il se ravisa: - Vous ajouterez quelques sandwiches au jambon. Non parce qu'il avait faim, mais parce que c'était son habitude au Quai des Orfèvres et que c'était devenu comme un rite."
Ou encore dans Maigret et la Grande Perche, après l'arrestation de Guillaume Serre, et avant d'interroger celui-ci, Maigret prépare le terrain en allant dîner: "Il se sentait lourd, maussade. Il s'assit à la terrasse de la Brasserie Dauphine, mais, après avoir lu la carte d'un bout à l'autre, il finit par commander un sandwich et un verre de bière, car il n'avait pas faim." Et là, on a la preuve que le rituel des sandwiches et de la bière pendant un interrogatoire est vraiment un rituel, indépendant de l'appétit, puisque Maigret, après son dîner léger, remonte à son bureau, et, avant de lancer l'interrogatoire, il commande à Janvier de faire monter des sandwiches et de la bière; il fera apporter un sandwich à Mme Serre dans la salle d'attente, et Serre lui-même mangera aussi, mais le commissaire se contentera de le regarder, sans manger lui-même.

 

Le dernier "interrogatoire aux sandwiches" du corpus se passe, paradoxalement, en dehors du bureau de Maigret. En effet, dans le dernier chapitre de Maigret et le tueur, voici Robert Bureau qui est venu sonner à la porte de l'appartement du commissaire, boulevard Richard-Lenoir. Qu'à cela ne tienne, on peut imaginer le cérémonial aussi dans cet autre décor:
"
Mme Maigret parut dans l'encadrement de la porte […]
- Le dîner est prêt… Il est passé huit heures… […] Il faut bien qu'on mange…
- Ce n'est pas fini…
- Peut-être pourrait-il manger avec nous ? […]
- Non… Il ne faut pas de table dressée, de dîner en famille… Cela le mettrait horriblement mal à l'aise… Tu as des viandes froides, du fromage ?
-Oui…
- Dans ce cas, fais quelques sandwiches que tu nous serviras avec une bouteille de vin blanc… […]
Quand Maigret rentra dans le living-room, Robert Bureau, gêné, murmura:
- Je vous empêche de dîner, n'est-ce pas ?
- Si nous étions au Quai des Orfèvres, je ferais monter des sandwiches et de la bière… Il n'y a aucune raison de ne pas faire la même chose ici…"
Et une fois le rituel installé, il n'y a plus qu'à mordre dans le sandwich, et, avec l'appétit retrouvé, se laisser aller à la confession…

 

Maigret et le tueur, épisode de la série avec Jean Richard

 

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