La naissance de Maigret

Je ne vais pas refaire ici toute l'historique du personnage de Maigret, si complexe qu'il a fallu un livre entier pour la "décortiquer": ce fut le travail de Francis Lacassin, dans son ouvrage "Simenon et la vraie naissance de Maigret", paru en plusieurs éditions. Celle dont je me servirai ici est celle des éditions Dragoon, de 2003.
D'autres auteurs se sont attaqués au sujet, en particulier Claude Menguy et Pierre Deligny, dont vous trouverez, sur le site de Steve Trussel, un article résumant leurs recherches.
Néanmoins, je vous ferai ici un petit résumé des débuts dans la littérature du personnage de Maigret, en m'appuyant sur les sources citées plus haut.
Le premier roman que Simenon a signé de son nom véritable a été Pietr-le-Letton (voir la rubrique Maigret chez Fayard). Après avoir écrit des centaines de romans et de contes populaires, Simenon se sent prêt à aborder ce qu'il appelle la "semi-littérature", étape nécessaire avant de se lancer dans la "vraie" littérature. Pour ce faire, il a encore besoin d'un "meneur de jeu", un personnage sur lequel il peut s'appuyer pour construire son intrigue, la soutenir et la mener jusqu'au bout du roman. Simenon a essayé plusieurs personnages dans ce rôle (tous personnages apparaissant dans des romans écrits sous pseudonymes): influencé par ses lectures de Rouletabille et d'Arsène Lupin, il a d'abord utilisé le personnage d'Yves Jarry, un aventurier qui mène les vies les plus diverses et les plus rocambolesques. En parallèle, il a montré des personnages de policiers placides et bourrus, respectant plus ou moins l'esprit de la loi, prenant parfois avec celle-ci une certaine liberté.
Mais Simenon, en même temps, a envie de se démarquer des personnages traditionnels d'aventuriers, et Jarry a contre lui le fait qu'il est trop proche d'Arsène Lupin pour être complètement original. Simenon va donc imaginer un personnage a contrario de Jarry: au lieu d'un jeune homme fringant, un massif quadragénaire; au lieu d'un aristocrate voyageur et polyglotte, un homme d'origine plébéienne ancré dans son contexte français. Bref, un personnage complètement atypique dans la littérature populaire d'alors, et on comprend que l'éditeur Fayard ait eu quelques réticences à croire en son avenir...
Simenon a connu le succès avec les premiers romans "Maigret" signés de son véritable nom. Cela explique, en partie du moins, pourquoi il a toujours tenu à privilégier la version "officielle" de la naissance de son personnage, selon laquelle Maigret serait né, quasi ex nihilo, dans une vieille barge abandonnée du port hollandais de Delfzijl. On pourra lire le récit de cette naissance, tel que Simenon l'a raconté dans l'avant-propos des Oeuvres complètes parues aux éditions Rencontre en 1966.
Et pour plus de détails, j'y ajoute cette page, qui donne un aperçu des autres textes dans lesquels Simenon a évoqué cette "légende de Delfzjil".
En réalité, comme l'ont montré Menguy et Deligny dans l'article cité plus haut, le personnage de Maigret est apparu avant Pietr-le-Letton, dans quatre romans écrits par Simenon sous pseudonymes, et qu'on appelle les proto-Maigret.
Dans le premier de ces quatre romans, Train de nuit, écrit en 1929 et paru en 1930 sous le pseudonyme de Christian Brulls, Maigret n'apparaît que dans les trois derniers chapitres (sur les vingt du roman): c'est un policier en fonction à Marseille, il a déjà sous ses ordres l'inspecteur Torrence, mais sa silhouette reste floue: on ne reconnaît de lui que la force de son calme et son humanité empathique.
En 1929, Simenon écrit un deuxième roman où apparaît le personnage de Maigret, qui sera édité, toujours sous le pseudonyme de Christian Brulls, seulement en 1932, après le début de la parution des premiers Maigret "officiels", sous le titre de La figurante, titre qui ne plaisait pas à Simenon, qui lui-même avait baptisé son roman La jeune fille aux perles. Maigret est ici en fonction à Paris, sa silhouette se précise: il a de larges épaules, un visage épais, et il mange des sandwichs...
Toujours en 1929, Simenon écrit un troisième roman avec le personnage de Maigret, titré La femme rousse. Le commissaire n'en est toujours pas le héros principal, mais il "intervient de façon tardive à la fin de la première partie, puis par des apparitions espacées et elliptiques. [...] bourru, bougon [...] Maigret impressionne ses interlocuteurs par sa puissance tranquille." (Lacassin, op.cit.) Le roman ne paraîtra qu'en avril 1933, sous le pseudonyme de Georges Sim.
Le quatrième des proto-Maigret, écrit lui aussi en 1929, s'intitule La maison de l'inquiétude. Il sera édité en février 1932, sous le pseudonyme de Georges Sim, après avoir été publié d'abord en feuilleton dans le quotidien L'Oeuvre, en mars-avril 1930, car il avait été refusé par Fayard. "Refus très logique. Ayant profité des essais successifs [des autres proto-Maigret] ,"La maison de l'inquiétude" est un roman policier. Un genre nouveau pour lequel aucune structure d'accueil n'existe chez Fayard. A la différence des tentatives précédentes, l'histoire n'est pas racontée du point de vue de l'un des personnages éphémères, coupable ou victime. Elle n'est plus le roman d'une infortune mais le roman d'un policier. Maigret prend possession de la scène dès les premières lignes, et jusqu'aux dernières." (Lacassin, op.cit.).
Le décor familier de Maigret est déjà planté: son bureau au Quai des Orfèvres, son domicile Boulevard Richard-Lenoir; le commissaire porte son pardessus à col de velours, il fume des pipes et "traîne" dans les cafés devant une fine à l'eau, quand il ne rend pas visite aux concierges... Quant à sa personnalité, elle "se ressemble" pour ainsi dire, également déjà: "raccomodeur de destinées", il cherche "la vérité des personnages..En épousant, à force de compassion, leurs destinées, il tente de comprendre ce qui les a fait dévier " (Lacassin, ibid.)

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