De l'art d'introduire son héros sur la scène…

(merci à Steve pour ses suggestions de mise en page)

Simenon a commencé sa carrière de romancier par l'écriture, sous divers pseudonymes, de dizaines et de dizaines de contes et de romans populaires, d'une part parce que cela lui permettait de (sur)vivre en attendant le succès, et d'autre part parce qu'il considérait cela comme une étape, nécessaire, d'un apprentissage de son métier: apprendre à trousser une intrigue, à décrire une ambiance, mais aussi à introduire un personnage dans le nœud de l'histoire, tout cela, toutes ces "techniques", lui resserviront plus tard lorsqu'il aura passé du stade de la littérature "alimentaire" à la "semi-littérature", puis à la "littérature tout court", à la "grande littérature"…
Introduire un personnage ne va pas de soi: comment entre-t-il en scène ? Comment le fait-on surgir au cours de l'intrigue pour que son apparition soit à la fois surprenante et naturelle, évidente ? Comment la première description, résumée en quelques traits, de ce personnage parle-t-elle immédiatement au lecteur ?
Et la gageure est d'autant plus importante lorsque ce personnage doit tenir le premier rôle, celui du héros, et que sa première apparition doit en outre laisser une image forte et inoubliable, de telle sorte que le lecteur ait envie de le retrouver au cours d'une nouvelle histoire, si on a dans l'idée que ce héros sera celui de plusieurs romans.
Comment Simenon a-t-il introduit son héros dans chaque roman du corpus maigretien ? A quoi ressemble à chaque fois sa première apparition ? Comment celle-ci évolue-t-elle dans la chronologie rédactionnelle du corpus ? C'est ce que nous allons examiner dans cette petite étude.
Mais avant d'entrer dans le corpus "officiel", il peut être intéressant de jeter un coup d'œil aux "proto-maigret", ces quatre romans où s'esquisse la silhouette du commissaire.
Lorsque Simenon, à la fin de l'été 1929, écrit Train de nuit, a-t-il déjà à l'esprit de créer le personnage d'un commissaire hors norme ? Sans doute, il s'est déjà essayé à plusieurs figures héroïques, dont le détective aventurier Yves Jarry et l'inspecteur Sancette, sans compter quelques figures de policier qui légueront chacun un petit quelque chose à Maigret… Mais le héros de ce Train de nuit n'est pas, à première vue, et même à seconde, le commissaire… Son apparition dans le roman, seulement au sixième chapitre, est plutôt furtive: un nom dans un article de journal relatant l'enquête de la police, où il est dit qu'un certain "commissaire Maigret" interroge des témoins. S'il a déjà son titre et ses attributions, le commissaire travaille à ce moment-là à Marseille, et non au Quai des Orfèvres. Il faut attendre le deuxième tiers du roman pour voir Maigret faire preuve d'une certaine empathie envers les personnages qu'il côtoie. Déjà Maigret tel qu'en lui-même, mais on est encore loin du compte…
Dans le deuxième "proto-maigret", La jeune fille aux perles (publié sous le titre La figurante), Maigret apparaît cette fois dès le premier chapitre; il exerce à Paris, mais il se présente comme "commissaire Maigret, de la Sûreté Générale"; cependant, la première description physique qui en est faite nous évoque déjà quelque chose: "un personnage immense et large, au cou puissant, qui avait dans toute sa personne quelque chose d'à la fois bourru et attendri"; l'esquisse est déjà proche du personnage qu'on retrouvera dans le corpus officiel, mais ce n'est pas lui qui occupe le devant de la scène, même si ses interventions sont plus fréquentes que dans le roman précédent.
Dans La femme rousse, c'est comme si l'auteur "faisait un pas en arrière": alors que, dans le roman précédent, Maigret était relativement souvent présent dans le récit (dans près de la moitié des chapitres), dans ce roman-ci, son rôle est plus réduit: il n'apparaît qu'au septième chapitre de la première partie, et, même s'il a déjà en germe bien des éléments du futur héros de la saga maigretienne, il n'en reste pas moins qu'en tant que lecteur, on a un peu l'impression qu'il surgit là surtout pour relancer l'intrigue.
La maison de l'inquiétude, dernier "proto-maigret", est pour certains simenologues plus qu'une ébauche, et on pourrait presque l'intégrer au corpus officiel, tant on y retrouve déjà ce qui fera la base des romans de celui-ci. Maigret occupe un bureau au Quai des Orfèvres, son aspect physique, ses attitudes, ses habitudes et ses façons d'être, en font déjà l'essence de ce qu'il sera par la suite. Il est aussi présent tout au long du récit, et le roman lui-même s'ouvre sur une phrase qui introduit le héros: "L'événement en lui-même surprit à peine le commissaire Maigret:" Voilà des mots que Simenon aurait très bien pu tracer à l'incipit d'un roman du corpus officiel… Pas étonnant donc que Pierre Deligny et Claude Menguy en soient venus à imaginer que c'est ce roman-là que Simenon aurait écrit à Delfzijl, et pas Pietr le Letton, selon la version mythique donnée par le romancier…
Quoi qu'il en soit, nous allons parcourir le corpus officiel, selon l'ordre chronologique de rédaction, et voir comment le héros apparaît sous la plume de son créateur, comment celui-ci l'introduit dans le roman, le fait apparaître sur la scène, et à quel moment du récit.

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