EDITO

Maigret - Jean Richard et moi, c'est une longue histoire qui remonte à mes souvenirs d'enfance télévisuelle. J'avais dix ans, et je découvrais tout ce que la télévision offrait en ce temps-là de belles séries, construites selon un principe de qualité, à la fois dans l'image et dans l'histoire racontée.

Parmi tous les personnages que je rencontrais à l'écran, j'en croisai plusieurs qui m'inspiraient plus que de la sympathie...Premiers émois amoureux d'une préadolescente... Dans cette galerie de fantasmes, un personnage se mit à tenir très vite une place à part: par son âge, il était plus proche d'une figure paternelle pour la fillette que j'étais, mais j'adorais son sourire si tendre, ses yeux pétillants de malice: il avait un embonpoint "confortable", une drôle de façon de parler en gardant la pipe au bec (un "truc" que je me mis très vite à essayer d'imiter...), et il résolvait avec brio les enquêtes les plus emmêlées, tout en gardant pour ceux qu'il acculait aux aveux une sympathie évidente...

Il s'appelait le commissaire Maigret, Jules Amédée François de son prénom, et j'eus tôt fait de l'intégrer dans mes jeux d'enfant, me fabriquant une "carte de police" et dégottant une pipe de fortune, vestige sans doute d'un paquet de bonbons surprise, et, avec les autres enfants de ma famille et du quartier, nous nous mîmes à jouer les inspecteurs, questionnant des "témoins", émettant des hypothèses plus ou moins hardies au sujet de crimes dont il fallait découvrir l'assassin, ce que nous réussissions bien sûr sans problème: l'ombre de Maigret nous accompagnait...

J'ai toujours aimé les films policiers, les figures viriles et rassurantes, que ce soit Jean Gabin, John Wayne ou Lino Ventura. Mon personnage de série télévisée pouvait sans autre faire partie du "clan", sans le déparer le moins du monde...Et puis, il avait l'avantage sur les autres d'être plus souvent à l'écran: s'il fallait attendre parfois presque une année pour retrouver Lino au cinéma dans un nouveau film, ou une très aléatoire rediffusion télévisée d'un policier ou d'un western des années 50, un feuilleton offrait, surtout grâce au fait que la télévision suisse diffusait à son compte des épisodes deux ans après la première diffusion sur les chaînes françaises, et donc pouvait multiplier ces épisodes sur une période plus ramassée, le feuilleton offrait donc plus d'occasions de retrouver son héros au cours de l'année. De là une habitude prise d'attendre de semaine en semaine un "rendez-vous", une habitude qui tournait bientôt à l'accoutumance...

Enfin, et peut-être surtout, ce héros-là de feuilleton avait, sur ses concurrents plus ou moins directs, comme Bourrel ou Cabrol, un immense avantage: quand on avait envie de le retrouver, et qu'aucune diffusion n'était prévue à la télévision, on avait toujours la possibilité de le rencontrer ailleurs, c'est-à-dire dans des livres, où les mêmes histoires, et d'autres, étaient racontées, qu'on pouvait savourer encore et encore...

Un jour que j'avais une douzaine d'années, et que parallèlement à la littérature dite pour la jeunesse (Club des Cinq et autres), je commençais à "viser plus haut" et à entrer dans la "littérature française", j'ouvrais, après avoir dévoré mes premiers Alexandre Dumas, un roman signé Simenon, dont le titre contenait le mot magique de "Maigret". Ce roman s'appelait "Maigret et l'indicateur". Je ne me souviens pas si j'avais déjà vu l'épisode du même nom de la série avec Jean Richard, mais en ouvrant le roman, en le lisant quasiment d'une seule haleine, j'y découvris non seulement une ambiance et un décor qui allaient me convaincre et me charmer, mais de plus j'y retrouvai complètement l'atmosphère de la série télévisée, et le personnage du roman endossait sans peine la carrure, le sourire et les mimiques du cher Jean Richard...

C'est ainsi que peu à peu je lus plusieurs romans "Maigret", que parallèlement je regardais avec autant de plaisir la série télévisée, qui me plongeait dans une certaine France d'alors et un Paris que je rêvais d'arpenter un jour... La série "tenait la route", non seulement parce que les réalisateurs et les scénaristes avaient du talent, non seulement parce que les décors et la mise en scène étaient soignés, mais aussi parce que les seconds rôles étaient choisis avec soin: on y voyait des acteurs confirmés du petit et du grand écran, des excellents comédiens venus du théâtre, des jeunes talents qui allaient se révéler, mais surtout, tous jouaient leur rôle avec une réelle conviction: on y croyait de bout en bout. Les acteurs qui jouaient les inspecteurs, en particulier, étaient aussi pour beaucoup dans mon plaisir de téléspectatrice: j'aimais la relation amicale qui liait Jean Richard-Maigret à François Cadet-Lucas, qui n'empêchait pas parfois une "engueulade" du patron face à son inspecteur; j'aimais le personnage de Janvier joué par Jean-François Devaux, un peu burlesque et qui mettait une note comique dans des intrigues plutôt sérieuses et peu enclines à nous faire rire, mais ce côté comique permettait à Maigret-Jean Richard de ne pas faire oublier qu'il était aussi un personnage plein d'humour...

Même si, par la suite, je "perdis un peu de vue" ma série policière, même si je découvris aussi d'autres auteurs que Simenon, quelque part restait tout au fond de moi un souvenir tendre et amusé de mon commissaire, un souvenir que les surprises que peut nous révéler parfois la vie allaient un jour se charger de réveiller, et j'allais non seulement retrouver intacte l'image de Maigret, mais encore cette image et ce personnage allaient reprendre pour moi une très grande importance, comme s'il avait fallu toutes ces années pour que mûrisse ce souvenir, qu'il prenne une autre dimension dans mon âme devenue plus ou moins adulte...

C'est ainsi qu'après mes retrouvailles avec ce personnage en 2005, lorsque j'ai trouvé en kiosque les premiers dvd de la série édités par LMLR et INA, et acquis très vite toute la collection proposée, je me suis replongée dans ma série préférée de petite fille, j'ai relu les romans de Simenon, et la découverte de la série avec Bruno Crémer, aussi paradoxal que cela paraisse, m'a aussi donné du plaisir à retrouver Jean Richard...

Aujourd'hui, après presque trois ans de collaboration au site de Jacques-Yves Depoix et à celui de Steve Trussel, j'ai eu envie de "m'y mettre" à mon tour, et de proposer aux internautes et aux maigretphiles une autre facette du personnage de Maigret, et en même temps de rendre hommage à cette magnifique série télévisée, et surtout à celui qui la rendit à la fois célèbre, crédible et inoubliable: Jean Richard...

juin 2008 Murielle Wenger